mardi 6 septembre 2011

Aimez-la!


Ma grand-mère conservait ses photos dans une boîte de cigares Habana en carton, que l'on fermait au moyen d'une épingle droite. Pour moi, c'était une joie d'ouvrir la boîte et de poser des questions sur toutes ces personnes que je voyais, sur tous les événements figés sur le papier.

Elle avait aussi un coffre à dos rond, rangé derrière une porte, derrière une commode dans la salle de bain. Quand j'avais la permission de l'ouvrir, elle déplaçait la lourde commode et tirait pour moi le coffre jusque dans le salon pour que je puisse y fouiller à mon aise. J'y reviendrai sans doute un jour.

 Pour l'instant, j'aimerais vous parler de la photo d'Aimez-la, que j'avais toujours hâte de trouver dans la boîte de cigares.

C'était la plus jeune des sœurs de ma grand-mère, plus exactement la plus jeune de ses sœurs du premier lit.

Derrière la photo, il y avait les mots POST CARD et un petit rectagle pour coller un timbre. Pour cette raison, j'imaginais qu'elle était une sorte de star de Hollywood. Elle avait la beauté qu'il fallait dans cette lumière un peu brumeuse quasiment nuageuse qui mettait en évidence la douceur de ses traits et son sourire.

Elle s'appelait Aimez-la. Nous prononcions Éméla. Enfant, j'ai souvent demandé comment il fallait écrire son prénom. Aiméla. C'est ainsi qu'elle le faisait, c'est ainsi que nous devions faire. J'ai su qu'elle avait été baptisée Aimez-la quand j'ai découvert son acte de baptême.



En visitant Ghislaine, la sœur de mon père, j'avais demandé pourquoi le curé avait jugé bon de la prénommer comme ça, puisque l'orthographe était normalisée en 1913 et qu'on ne pouvait arguer l'ignorance du prêtre.

Entre 1896 et 1910, Henriette Guertin, mon arrière-grand-mère, avait mis au monde dix enfants, dont huit avaient survécu. À 42 ans, trois ans jour pour jour après la naissance de Jeanne, qu'elle avait cru sa dernière, elle avait mis au monde cette petite fille frêle. Henriette Guertin était si affaiblie de cette grossesse et de cet accouchement que l'on craignait même pour sa vie. Louis Ovide, son mari, était torturé lorsqu'il avait été trouver le curé pour faire baptiser cette enfant à qui il n'arrivait même pas à trouver de nom. Et c'est le curé qui lui avait donné l'ordre d'aimer le nourrisson et avait poussé l'injonction jusqu'à prénommer l'enfant Aimez-la!

Malgré les soins attentifs du médecin, malgré les cures de toutes sortes pour lui rendre des forces, Henriette Guertin, mon arrière-grand-mère, est morte quelques mois plus tard des suites de ces couches trop laborieuses.

Est resté ce poupon frêle qu'il fallait tout de même aimer.

Jeanne, l'une des autres jeunes sœurs de ma grand-mère, était aussi d'une grande beauté, mais il y avait chez elle quelque chose de plus affirmé, de plus autoritaire. La carte postale d'Aimez-la me disait qu'elle ne devait exister que pour être aimée, comme dans les films d'amour des débuts du cinéma parlant.

Ma grand-tante, la femme Aiméla, aussi belle, aussi souriante, aussi douce dans mon souvenir, existait bel et bien, mais je n'arrivais pas à établir de lien entre celle de l'image et celle de la réalité, qui rendait pourtant régulièrement visite à ma grand-mère et que j'aimais beaucoup.

Ma cousine Monique, fille de Marjolaine, a partagé avec moi une photo du mariage d'Aimez-la; une photo attendrissante, comme le reste de sa personne. Une photo qui va particulièrement bien avec l'image de star de la carte postale d'autrefois.

2 commentaires:

  1. Comment serait-il possible de faire autrement ! Quel beau portrait de femme, quelle émouvante histoire de vie et de naissance ! Merci pour cette lecture ! A bientôt !

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  2. Bonjour
    Merci pour cette belle histoire ainsi que ces beaux souvenirs que vous partagez !

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