samedi 19 juin 2010

Saint-Jacques-le-Majeur Saint-Jacques-le-Mineur de Montréal

 Photographie de J.-A. Dumas, façade principale de l'église Saint-Jacques de Montréal,
disponible en ligne à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
 
Il m'est souvent arrivé de me demander quelle était la différence entre Saint-Jacques-le-Mineur, Saint-Jacques-le-Majeur, la cathédrale de Montréal, la cathédrale Saint-Jacques, la cathédrale Marie-Reine-du-Monde. Et vous, ça vous est déjà arrivé?
C'est de cela que j'ai envie de vous parler aujourd'hui, mais avant, je crois nécessaire de faire la différence entre une église, une cathédrale et une basilique.
Dans L'Art gothique (Paris, Gallimard, 1941) Wilhelm Worringer apporte une autre dimension à ce qui distingue la cathédrale de la basilique. Worringer relie la basilique à l'architecture du Sud, plus étalée, plus en communion avec le monde qui l'entoure, et la cathédrale, plus élancée, plus transcendante, à l'architecture du Nord, d'esprit plus tourmenté moins en harmonie avec le monde.
 Le mot église, trouve-t-on dans le Robert, vient du grec ekklesia et signifie assemblée des citoyens. Avant d'être un lieu de culte, l'église est donc l'assemblée des gens qui partagent le culte. Par extension, l'église est devenue le lieu où se rassemblent ces fidèles.

Le mot cathédrale, toujours dans le Robert, désigne une église où siège l'évêque, ce siège à haut dossier est appelé cathedra. Donc, la cathédrale est le lieu d'où officie l'évêque - c'est donc un édifice, un lieu, plus imposant que les autres églises.

Finalement le mot basilique, encore dans le Robert, vient du grec basilike, c'est-à-dire royal. L'édifice religieux vient encore une fois de changer de dimension, vous voyez? À l'origine, la basilique désignait un édifice civil, à la fois tribunal et, dans des nefs parallèles, lieux de rendez-vous pour traiter de différentes affaires. La basilique des chrétiens reprend ce modèle pour hiérarchiser les lieux de culte. De plus, la basilique reçoit son titre du pape. À Montréal une seule basilique, Notre-Dame; voilà qui règle le problème de Saint-Jacques. Mais non, c'est aller encore trop vite : la cathédrale Marie-Reine-du-Monde de la paroisse Saint-Jacques-le-Majeur de Montréal, est une cathédrale-basilique. Ça se complique, vous voyez?

À force de pratiquer les registres, j'ai fini par comprendre que Saint-Jacques-le-Majeur de Montréal, cathédrale Saint-Jacques, cathédrale de Montréal et Marie-Reine-du-Monde n'étaient qu'un seul lieu. Que Saint-Jacques-le-Mineur de Montréal, cathédrale Saint-Jacques, et église Saint-Jacques étaient un second lieu. Mais attendez : deux fois cathédrale Saint-Jacques pour deux lieux différents???

Pour démêler tout ça, je suis allée voir l'histoire de ces églises. Je vous raconte?

Autrefois, le diocèse catholique de Québec couvrait la majeure partie de l'Amérique du Nord; le diocèse de Montréal n'existait pas. Le premier évêque canadien-français, Jean-Jacques Lartigue, est né d'un père français et d'une mère québécoise, Marie Charlotte Cherrier.

Nommé évêque auxiliaire de Montréal et vicaire général en 1821, puis premier évêque du nouveau diocèse de Montréal en 1836, c'est lui qui fait construire la cathédrale Saint-Jacques de Montréal. C'est parce que l'évêque est prénommé Jacques que la première cathédrale de Montréal est placée sous le patronage de saint Jacques, apôtre, appelé saint Jacques le Majeur. Elle sera construite dans le quartier français de Montréal, angle actuel Saint-Denis et Sainte-Catherine. (Par sa mère, Jean Jacques Lartigue est le cousin germain de Louis Joseph Papineau et de Denis Benjamin Viger, avec lesquels on le sait il ne s'entendait vraiment pas très bien. Mais ça c'est une autre histoire. On peut cependant retenir deux petits faits. François Cherrier, curé de Saint-Denis-sur-Richelieu, qui unit Denis Viger et Perrine Charlotte Cherrier en 1772, est l'oncle des trois cousins Papineau, Viger et Lartigue. C'est Perrine Charlotte Cherrier, tante de Jean Jacques, mère de Denis-Benjamin et soeur de François, qui a l'idée de faire la cathédrale à cet endroit précis, sur ce terrain qui lui appartient et qu'elle lègue à l'église.)

Quand on rencontre les appellations Saint-Jacques de Montréal, cathédrale Saint-Jacques, entre 1823 et 1854, c'est de cette église qu'il s'agit. Mais les choses ne sont pas aussi simples que je le dis parce que l'inimitié entre les sulpiciens et  monseigneur Lartigue qui cherche un peu trop à plaire aux autorités anglaises l'obligent à toutes sortes de courbettes et de concessions pour que ne soit pas entièrement contrecarré son projet de cathédrale. Les baptêmes, mariages et sépultures, de même que la communion de Pâques auront lieu à Notre-Dame de Montréal, mais les offices ordinaires pourront avoir lieu à la cathédrale.

image tirée de Illustrated London News, Aug. 7, 1852, p. 92,
disponible sur le site de
la ville de Montréal

Après l'incendie, il ne reste pratiquement rien de la cathédrale de monseigneur Lartigue, comme en fait foi cette illustration qui montre ce qu'il en reste au lendemain du feu.
La Minerve du samedi 10 juillet 1852, p.2, disponible en ligne à :
http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/288402
Quand Montréal brûle le 8 juillet 1852, la cathédrale Saint-Jacques est détruite jusqu'aux fondations. Deux ans plus tard, Ignace Bourget, devenu évêque de Montréal, décide de manière tout à faire surprenante, de reconstruire la cathédrale au milieu du quartier anglo-protestant riche de Montréal pour se rapprocher du chemin de fer, et de faire de la cathédrale qui est déjà en voie de reconstruction une simple église paroissiale, succursale de Notre-Dame, qu'il cède aux sulpiciens.

L'architecte et arpenteur anglo-protestant John Ostell (à qui l'on droit, notamment, les clochers de la basilique Notre-Dame de Montréal), reconstruit l'église en 1857 en suivant le modèle gothique cher à son temps. Dès l'année suivante cependant, survient un nouvel incendie qui ne laisse que les murs debout. Victor Bourgeau, l'un des plus importants architectes de l'époque, s'attelle à la tâche de reconstruire sur les mêmes murs. En 1866, Notre-Dame étant devenue incapable d'accueillir davantage de fidèles, l'église Saint-Jacques est érigée canoniquement et devient, dit Claude Gagnon, l'une des paroisses maîtresses du centre-ville francophone.

Photographie de l'église Saint-Jacques de Montréal, entrée par la rue Sainte-Catherine,
En 1933, l'église brûle encore une fois et on s'attelle très rapidement à la reconstruction dont on a maintenant l'habitude avec Dom Bellot (à qui l'on doit aussi l'abbaye Saint-Benoit-du-Lac). Au milieu des années 1960, l'église menace ruine mais Paul Émile Léger tente un sauvetage. Comme il n'y a pas d'église officielle de l'exposition universelle, c'est elle qui le deviendra. Son entrée communiquera directement avec le métro de Montréal, inauguré en 1966; elle sera le symbole même de la modernité de l'Église et du renouveau liturgique catholique.

Le sauvetage est temporaire. Dans les années 1970, lorsque débute la construction de l'université du Québec à Montréal, l'église est condamnée, démolie, et ses fidèles envoyés prier ailleurs. Dans son travail, Dimitri Dimakopoulos, met en vedette le clocher et le portail de l'ancienne église, préserve le mur du transept sur la rue Sainte-Catherine et les intègre à son ensemble architectural.

Revenons encore une fois à la cathédrale Saint-Jacques de Montréal, celle de l'autre lieu. Lorsque Ignace Bourget décide de construire dans le quartier anglo-protestant de Montréal, les choses ne se passent pas très bien. Les sulpiciens et les anglicans auraient souhaité une église de style néo-gothique à la mode, mais Ignace Bourget choisit plutôt de faire ériger une réplique de Saint-Pierre de Rome, rien de moins.

Victor Bourgeau, engagé pour réaliser ce grandiloquent projet, estime rapidement qu'il est trop difficile de reproduire Saint-Pierre de Rome, même en réduction. Mais Ignace Bourget reste inébranlable et dépêche au Vatican le frère Joseph Michaud. Comme la mission est un secret, il faut du temps et des efforts diplomatiques considérables pour mener l'expédition à bien. Finalement la construction démarre en 1875 et l'église, en 1894 première en importance au Québec, est consacrée, comme l'autre, à saint Jacques (le Majeur), qui devient patron de la paroisse.

Illustration de W. Décarie, Le monde illustré, 2 octobre 1886, vol. 3, no 126, p. 93
disponible en ligne à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Les choses ne vont pas en rester là. Le pape Benoit XV confère à la cathédrale Saint-Jacques de Montréal le titre de basilique mineure en 1919. À la demande de l'évêque Paul Émile Léger, le pape Pie XII consacre en 1955 la cathédrale-basilique à Marie, Reine du Monde, d'où cet autre nom de cathédrale Marie-Reine-du-Monde sous lequel on la connaît.



photo de Gene. arboit prise en septembre 2005,
sous licence Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0
Sources :
Grand Québec : église Saint-Jacques

Wikipedia : cathédrale Saint-Jacques de Montéral
Wikipedia : Basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal
Service de la planification du territoire, Architecture religieuse I : les églises • répertoire d'architecture traditionnelle sur le territoire de la communauté urbaine de Montréal, CUM, Communauté urbaine de Montréal, 1981, p. 226 - 240.

4 commentaires:

  1. Merci infiniment pour cette lumière sur la question!
    Un généalogiste reconnaissant!

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  2. Merci d'avoir pris la peine d'écrire sur la question. J'y perdais mon latin...

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  3. où sont rendues les actes de naissance, de mariage et de décès de l'église Saint-Jacques -le-Majeur

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  4. On trouve les actes, chez Drouin comme chez Ancestry, à «Saint-Jacques de Montréal». Sur Family Search, on les trouve à «Cathédrale Marie-Reine-du-Monde et Saint-Jacques-le-Majeur», et pour l'autre église, à «Saint-Jacques-le-Majeur».

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